Gilles Tolède

Revenir à la souveraineté nationale, en contredisant le capital mondialiste par la voie linguistique

L'unicité communicationnelle du capital mondialiste

Le retour des souverainetés nationales dans les pays d'Europe continentale est une évolution hautement souhaitable, ne serait-ce que parce qu'elle permettrait qu'une alliance se noue entre les producteurs de richesses réelles et une nouvelle classe dirigeante, soucieuse de l'intérêt du peuple et de l'avenir de la nation.
Ce retour des souverainetés nationales ferait reculer largement le mondialisme dans les pays d'Europe continentale. Or, dans ces pays, le mondialisme constitue une phase postérieure dans le cours du capitalisme, après celle du capital productif, qui s'est terminée après les années 1970.
Si l'on considère que cette évolution du capital dans les pays européens est incoercible, alors on peut avancer que le retour de la souveraineté nationale dans ces pays s'apparenterait à faire "reculer le cours de l'histoire". On peut alors en déduire que le resurgissement de la souveraineté  ne peut pas se réaliser sans un changement profond de paradigme. C'est ce thème que nous allons développer dans la suite.
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Il faut rappeler que le capital mondialiste se concentre toujours davantage, ceci afin de contrer sa baisse tendancielle du taux de profit. Dans ce mouvement de concentration, le capital mondialiste exige l'unicité de la langue "hyper-centrale".
Rappelons qu'une langue hyper-centrale est une langue qui domine sur une grande partie du monde, pour les relations internationales et ceci dans de multiples secteurs d'activité. Depuis un demi-siècle, la langue anglaise est devenue la première (et à ce jour la seule) langue hyper-centrale de l'histoire de l'humanité.
Cette unicité linguistique au niveau hyper-central est une nécessité absolue pour le capital mondialiste. En conséquence , briser cette unicité reviendrait à contredire fondamentalement cette forme de capital. Il faut se rendre compte qu'une telle évolution ne constituerait pas un "retour en arrière" dans l'histoire, mais bien une disruption dans le cours du capital mondialiste, pour aborder une nouvelle phase qui ne serait plus du mondialisme.
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C'est ainsi que, pour parvenir au retour à la souveraineté nationale dans les pays européens comme la France, il est indispensable de lier cet objectif avec la nécessaire négation fondamentale du capital mondialiste sur le plan communicationnel, négation qui ne peut se concrétiser que par la fin de l'unicité de la langue hyper-centrale.
 
Nous allons poursuivre ce raisonnement, mais auparavant il nous faut décrire brièvement un concept expliqué dans le livre "Le Serlado - L'alternative globale pour restaurer la souveraineté des nations européennes" [1].

Anglobisme et mondialisme : deux phénomènes intimement liés

Les "élites" dirigeantes des pays du continent européen et, plus généralement, une majorité de diplômés du supérieur dans ces pays éprouvent une séduction pour la langue anglaise, dans son statut de langue hyper-centrale. Cette séduction est souvent liée au gain (professionnel ou de prestige personnel) que ces personnes peuvent retirer d'une maîtrise plus ou moins affirmée de cette langue. Les personnes concernées par cette influence linguistique en viennent à déclasser leur langue nationale au profit de la langue anglaise.
Force est de constater que ces personnes passent du déclassement de leur langue nationale au déclassement de l'idée même de souveraineté nationale. Elles se créent alors un imaginaire idéalisé, incarné par des institutions supranationales fonctionnant en anglais (comme l'Union européenne), auxquelles ces personnes s'accrocheront jusqu'au bout.
C'est ainsi qu'une partie des classes moyennes-supérieures des pays européens a remplacé l'idée de nation souveraine par un "substitut", intimement lié à cette unicité de la langue hyper-centrale, si bien incarné par l'UE et ses institutions.
Dans le livre [1] le terme "anglobisme" est utilisé pour désigner ce phénomène sociolinguistique autour de la langue anglaise, qui touche principalement une partie des diplômés du supérieur.
C'est ainsi qu'en France, l'universalisme français s'est transformé en "substitut anglobiste", qui est un pseudo-universalisme de substitution, conférant à l'humain anglophone un statut d'universalité.
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Le mondialisme et l'anglobisme sont deux phénomènes intimement liés.
Tout d'abord, parce que, comme mentionné plus haut, le capital mondialiste requiert l'unicité de la langue hyper-centrale pour se maintenir et se développer. C'est pourquoi, dans son immanence, il maximise l'influence sociolinguistique du phénomène anglobiste sur la classe dirigeante actuelle et sur ses serviteurs.
Ensuite, parce que, comme nous l'avons vu, le phénomène anglobiste parvient à faire de ses fidèles des adeptes inconditionnels des supranationalités anglophones et en particulier celles constituées par l'UE et les appartenance à l'euro et à l'OTAN.

Contredire le capital mondialiste par une seconde langue hyper-centrale

Comme déjà indiqué, pour faire revenir les souverainetés nationales en Europe continentale, il convient de dépasser le capital mondialiste en le contredisant au niveau le plus élevé, c'est à dire au niveau de l'unicité de la langue hyper-centrale. Effectivement, on ne pourra revenir à la souveraineté nationale, tout en restant prisonnier de l'outil essentiel du capital mondialiste, en l’occurrence : l'usage de la langue anglaise pour les échanges internationaux dans les domaines stratégiques.
Il faut se rendre compte que l'usage par l'Union européenne de la langue anglaise, en tant que langue hyper-centrale unique, pour décider dans les secteurs stratégiques  (diplomatie, politique énergétique, grands accords commerciaux, etc.), a fait franchir un seuil qui n'est plus possible de franchir dans le sens inverse, à moins de changer totalement de paradigme "métalinguistique", ce qui est proposé ici.
Pour le dire autrement, dans les pays européens non-anglophones, il est à présent impossible de retourner à la souveraineté nationale à "anglobisme constant". En effet,  le scénario dans lequel une grande majorité des diplômés du supérieur considérerait de nouveau leur futur au travers de leur langue native et de la souveraineté de leur pays, tout en éprouvant la même attirance qu'ils éprouvent aujourd'hui pour la langue anglaise hyper-centrale est un scénario extrêmement improbable.
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Afin de concrétiser la contradiction ultime du capital mondialiste par la voie communicationnelle et permettre ainsi le retour de la souveraineté nationale dans les pays d'Europe continentale, il convient de  favoriser l'usage d'une langue hyper-centrale autre que l'anglais et ceci pour les échanges internationaux dans les secteurs stratégiques : diplomatie, grands contrats et textes juridiques internationaux, coopération internationale dans la défense, secteurs techniques stratégiques, etc.

Pour ce qui concerne la question de la langue la plus adaptée pour devenir la seconde langue hyper-centrale à côté de l'anglais, le livre [1] passe en revue les différents critères que cette langue devrait satisfaire. Même si le français n'est pas à écarter, il se trouve que c'est la langue espagnole qui est la plus prometteuse pour devenir hyper-centrale .
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Adossé à cette seconde langue hyper-centrale, il s'agira bien-sûr de défendre les langues nationales, aujourd'hui menacées dans de nombreux secteurs. En conséquence, pour les échanges bilatéraux, c'est la langue nationale de l'un des deux pays engagés qui devra être utilisée ou bien les deux langues conjointement, suivant les cas. Quant aux coopérations regroupant au moins trois pays de langues différentes, la seconde langue hyper-centrale devra s'y imposer comme langue de travail, au moins dans les secteurs stratégiques .
D'une façon générale, chaque pays devra privilégier sa langue nationale et, en seconde priorité, la seconde langue hyper-centrale (l'espagnol) pour les échanges internationaux, lorsqu'il ne sera pas possible d'utiliser la langue nationale.

Nouvel internationalisme et souverainetés nationales

Au début, ce nouveau paradigme linguistique devrait être mis en place pour les échanges internationaux entre les militants souverainistes.
Les entités qui adopteront ce nouveau paradigme linguistique (à commencer par les partis politiques souverainistes des pays européens) devront clairement afficher ce choix au public. Il s'agira en effet de marquer les esprits, car, dans ce domaine, la symbolique est essentielle. Cet affichage permettra de montrer que se développe une alternative globale, de nature linguistique, offrant un cadre différenciant aux réseaux constitués par les différentes souverainetés renaissantes.
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Si on fait un peu de prospective, on peut penser que ce nouveau paradigme linguistique pourrait commencer à s'appliquer pour la médiatisation  des réseaux de coopération entre des entités françaises et italiennes, portant sur divers sujets; on pense au départ aux échanges entre partis souverainistes des deux pays. Pour de tels échanges, on utiliserait le français, l'italien et l'espagnol comme langue de travail principale, lorsque les langues française et italienne ne suffiront pas pour les échanges.
Un tel noyau franco-italien pourrait rapidement s'élargir, pour héberger des coopérations entre des entités issues d'autres pays. On pense en particulier à l'Allemagne, lorsqu'il ne fera plus aucun doute pour ce pays que rester dans la monnaie unique entraînera davantage d'inconvénients que d'avantages.
L'objectif à terme étant de constituer une alternative globale, des entités issues de pays non européens pourraient rejoindre ces réseaux de coopération organisés sur de telles bases linguistiques. On pense en particulier : aux pays de la Méditerranée. Cette organisation préfigurerait une instance de coopération intergouvernementale non-supranationale, accueillant les pays quittant un à un l'UE, l'euro et l'OTAN. Il s'agirait avant tout d'un espace de dialogues et d'échanges entre les nouvelles classes dirigeantes issues de la volonté des peuples.
Les participants à cette instance de coopération seraient des pays d'Europe et de la Méditerranée.
Au-delà du périmètre euro-méditerranéen, une telle organisation de coopération internationale  pourrait accueillir d'autres pays du monde, en tant que partenaires associés. Elle constituerait un cadre international, plus large et fondamentalement différent de l'UE, de par le respect des souverainetés nationales et parce que le code linguistique hyper-central utilisé (l'espagnol) ferait de cette organisation une entité définitivement incompatible avec le mondialisme et l'européisme.
On parviendrait ainsi, par la voie linguistique, à associer l'idée de retour à la souveraineté nationale avec un nouvel internationalisme (à ne pas confondre avec le mondialisme).

Références

[1] Les idées développées dans cet article sont issues du livre : "Le Serlado - L'alternative globale pour restaurer la souveraineté des nations européennes";
Gilles Tolède;  Books On Demand;  2023
https://serlado.org